Lignes de fuite

Durée : 1h20

Tout Public à partir de 12 ans

« Chaque individu humain doit assumer sa part d’Hestia (Déesse du foyer) et sa part d’Hermès (Dieu des chemins sur lesquels il guide le voyageur). Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. On se connaît, on se construit par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre. Entre les rives du même et de l’autre, l’Homme est un pont. »

Jean-Pierre Vernant, historien et anthropologue

Les contes sont de nulle part, et pourtant on les retrouve partout. Ce sont eux les plus grands voyageurs. Ils n’ont pas de nationalité, ils parlent toutes les langues, aucune frontière n’a jamais pu les arrêter. Ils sont le grand miroir de l’homme. Une seule chose peut le briser : le silence … Pour que leur marche planétaire ne s’arrête pas devant ma porte, je leur donne ma voix, ma langue, ma musique. C’est la monture que je leur donne. »

Michel Hindenoch, Conteur

Ces deux textes résument parfaitement notre volonté de mettre en lumière les ponts construits par l’Homme grâce à ses contes et ses musiques pour briser les frontières et aller vers l’Autre … sans oublier que, souvent, nous sommes aussi nous-mêmes « l’Étranger de cet Autre ».

Un jour de 2009, dans un lycée du Mali, je demandais aux élèves comment expliquer que les femmes et les hommes de la Terre avaient imaginé les mêmes contes bien avant de se rencontrer. Une jeune fille timide a levé la main : « Peut-être parce que nous sommes tous des êtres humains ». J’ai posé mon avant-bras blanc (et un peu rouge du soleil ou de la terre malienne) à côté de son bras noir et j’ai dit « Oui, c’est cela ! A l’extérieur nous sommes parfois bien différents, mais au fond tellement semblables. »

J’avais envie de témoigner des rencontres les plus bouleversantes que j’avais vécues grâce aux contes. Les personnages féminins se sont installés discrètement et se sont imposés avec force. Le spectacle construit des liens entre les continents, les femmes et les hommes, des questions d’aujourd’hui et des contes vieux comme le monde. Il se veut tissage de fils arc en ciel et de ces voix de femmes et d’hommes rencontrés. Il se veut aussi hommage à l’étranger, à celui qui est différent, à sa parole mais aussi aux silences de ses regards, de ses sourires ou de ses larmes.

Et pour ce qui est de la forme, dès le début j’ai imaginé une présence musicale sobre, simple, et aussi quelques chansons qui viennent éclairer le propos d’ensemble sans explication superflue. Les mots et les notes s’unissent intimement au service des émotions fortes. C’est ainsi qu’au fil des musiques, des chants et des contes apparaîtra la seule image qui vaille, celle d’une humanité plurielle et singulière à la fois !

Et quant au titre, après avoir longuement tâtonné, après être passés par « Étranger(S), voyage vers l’Autre », nous nous sommes arrêtés sur « Lignes de fuite », non pas parce que nos personnages fuient, mais au contraire parce qu’ils prennent en main leur destinée, mettent leur vie en perspective et avancent sur leur chemin propre.

« Lignes de fuite » fait aussi référence à une idée émise par Félix Guattari et Gilles Deleuze qui distinguent au sein de nos vies trois types de ligne : la ligne dure, la ligne souple et la ligne de fuite.

Les lignes dures sont celles des dispositifs de pouvoir. Tant que nous restons sous contrôle, nous nous contentons de passer d’un segment dur à l’autre : de l’école à l’université, puis au salariat et enfin la retraite. Les lignes dures nous promettent un « avenir », une carrière, une famille, une destinée à accomplir, une vocation à réaliser.

Les lignes souples sont différentes mais voguent autour des lignes dures sans les remettre en question : histoires de famille, désirs cachés, rêveries pendant les cours, vilain petit secret, discussions à voix basses autour de la machine à café, micro-politique. Ce sont ces petits refus de respecter le règlement ou le code de la route, ces grèves ponctuelles, ces cours séchés. D’un passage par une ligne souple, tu reviens rapidement sur la ligne dure : tout rentre dans l’ordre.

Et enfin il y a les lignes de fuite, et de celles-ci nous ne revenons jamais au même endroit.  Elles ne définissent pas un avenir mais un devenir. Il n’y a pas de programme, pas de plan de carrière possible lorsque nous sommes sur une ligne de fuite. La destination est inconnue, imprévisible. C’est un devenir, un processus incontrôlable. C’est notre ligne d’émancipation, de libération. Elle est le contraire du destin ou de la carrière. Et c’est sur une telle ligne que je peux enfin me sentir vivre, me sentir libre.

Jean-Claude Botton, Conteur